Sobek

Dans Un privé sur le Nil, le dieu Sobek fait partie des « méchants ». Il est aussi mauvais que Seth et déteste Isis tout autant que lui. Lorsqu’il lui est confronté, Lasser n’en mène pas large...

Voici comment il le décrit : « J’avais déjà vu des dieux disgracieux, mais celui-là était vraiment horrible. Il était petit et trapu. Nu, à l’exception d’un pagne, il avait une peau tannée, grisâtre, qui montrait par endroits des traces de desquamation. Le plus hideux, c’était sa face, surmontée de la traditionnelle perruque et d’une coiffe à deux plumes. Il avait une tête de vieux crocodile, ridée, cloquée, et de tout petits yeux rouges à l’éclat cruel. Sa gueule ouverte et puante laissait entrevoir deux impressionnantes rangées de dents. Je me trouvais à une vingtaine de pas de lui et, pourtant, son haleine fétide me heurtait l’odorat. Je me suis retenu pour ne pas vomir. »

La réalité mythologique

Dieu crocodile, Sobek symbolise la force des pharaons égyptiens. Il est dépeint comme un crocodile ou sous une forme humaine avec une tête de crocodile. Son statut de dieu de l’eau et de la fertilité le fait adorer partout dans le delta du Nil.

Divinité considérée par les habitants de la région fertile du Fayoum comme le créateur de l’univers, le démiurge qui a ordonné le monde, le dieu suprême dont on ne doit sous aucun prétexte attiser la colère, Sobek aurait surgi un jour des eaux boueuses de l’océan primordial pour créer l’univers.

Adoré à Kom Ombo, sur la rive droite du Nil, à une cinquantaine de kilomètres au nord d’Assouan, son temple, élevé à l’époque ptolémaïque, a la particularité d’être un double sanctuaire, consacré dans sa partie gauche au culte d’Haroëris le faucon, dieu du ciel, et dans sa partie droite à celui de Sobek le crocodile, dieu souverain des eaux et de la fertilité. Les deux divinités se complètent : la première incarne la lumière, la seconde, l’eau : deux éléments essentiels à la vie. Sobek sera même chargé de récupérer au fond du Nil les mains d’Haroëris coupées par Isis parce qu’elles ont été souillées par le sperme de Seth. Sobek récupère également les quatre fils d’Haroëris, gardiens des vases canopes, nés d’une fleur de lotus, le nénuphar du Nil, et dérivant sur l’océan primordial, et les met à l’abri.

Patron des marais, fils de Neith, la tisserande divine, architecte de l’univers, protecteur de la Moyenne-Egypte, il serait, dans l’Ennéade, né de la métamorphose d’une mèche de cheveux du dieu de la Terre. Geb, voulant asseoir sa puissance, dérobe à son père Rê l’Uraeus, symbole du pouvoir royal, représentant un cobra femelle qui, enroulé autour du disque solaire, crache des flammes pour anéantir les ennemis du dieu-soleil. Mais le souffle du serpent divin brûle au visage Geb, qui n’apaise sa douleur qu’en appliquant sur sa blessure une mèche de cheveux de Rê. C’est cette mèche, que des serviteurs plongent bien des années plus tard dans les eaux du lac At Noub pour la purifier, qui se métamorphose en Sobek, le dieu crocodile. Au même moment, des ennemis de Pharaon surgissant des eaux sont décimés par le crocodile divin.

Parce qu’il a émergé des eaux, Sobek est un dieu aquatique associé à la notion de fertilité. Sa seule présence fait croître la végétation. Certains prétendent même qu’on peut l’entendre rire aux éclats quand débute l’inondation. Animal vorace surgi des ténèbres du monde primitif, le crocodile divin est associé aux monstres de l’univers souterrain et aux ennemis de l’équilibre terrestre.

Mi-homme, mi-alligator, Sobek est considéré comme l’allié de Seth qui se serait revêtu d’une peau de crocodile pour échapper au châtiment qu’il encourait pour avoir tué son frère Osiris, dieu des morts et pharaon des premiers temps. C’est parce qu’il se serait régalé des fragments du corps dépecé que le crocodile serait pourvu d’une grande gueule et de si nombreuses dents.

L’âme du dieu de la fécondité et du milieu aquatique va s’incarner dans Petesoukhos, crocodile sacré dont le nom signifie "celui qui appartient à Soukhos", autre nom de Sobek. C’est dans la cité de Shedet, appelée Crocodilopolis par les Grecs, dans la région du Fayoum, vaste oasis saharienne de Moyenne-Egypte qui doit son extraordinaire fertilité au lac gigantesque creusé à proximité du temple, que l’Egypte entière vient l’adorer sous la forme d’un vieux crocodile somnolant sur la rive. Paré comme une idole, des anneaux d’or aux oreilles, des bracelets de métaux précieux autour des pattes, gavé de viande, de gâteaux et de miel par les prêtres, le dédaigneux reptile, vénéré parce que redouté, semble indifférent aux pèlerins qui se pressent autour de lui pour lui demander conseil, implorer sa clémence ou lui rendre hommage.

Les Egyptiens craignent les crocodiles qui pullulent sur lesrives du Nil, avalent les baigneurs et déciment les troupeaux. Ils cherchent à s’en protéger avec des charmes ou des amulettes. Pour se prémunir contre l’appétit insatiable de l’animal terrestre, ils vont le diviniser sous la forme de Sobek, animal sacré qui anéantit, dans les mondes souterrains du chaos primitif où il évolue, tous les ennemis de Rê. A leur mort, les crocodiles sacrés sont embaumés et entreposés dans les temples. A la fin du Moyen Empire, plusieurs pharaons de la 13ème dynastie remettent leur règne sous la protection du dieu crocodile en prenant comme nom : Sebekhotep, qui signifie "Sobek est satisfait". Seule dans toute l’Egypte à refuser de diviniser un vulgaire reptile, l’île d’Eléphantine commet l’acte sacrilège aux yeux du reste du pays de manger les crocodiles, considérés comme simple aliment de base.